Buen Vivir et efficience au pays de la Révolution citoyenne

#VieBonne #RenéRamirez #MutationProductive

Finalement je vais rester en Équateur plus longtemps que prévu :)  La perspective de rester ici m’enchante, je dois l’avouer : vivre au plus près les combats quotidien et les joies quotidiennes de la Révolution Citoyenne est très émouvant et très instructif.

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rrg2Aujourd’hui, je veux vous présenter quelqu’un que j’admire. Il s’agit de  René Ramirez Gallegos. René est actuellement secrétaire d’État à l’Education Supérieure, des Sciences et des Technologies et est l’une des figure montante du gouvernement de la Révolution Citoyenne. Jeune universitaire, militant de la Révolution Citoyenne de la première heure, il a été très vite aux plus hautes responsabilité du Secrétariat d’État de Planification et de développement (SENPLADES) aujourd’hui dirigée par le camarade Fander Falconi. René est un intellectuel militant. C’est l’un des principaux penseurs de la Révolution citoyenne. Il mène depuis des années une réflexion constante sur la gauche, l’écologie et le « Buen Vivir », le « Sumak Kawsay » (en quichua),  la « Vie Bonne » qui est selon lui la principale richesse à développer et partager pour les peuples. En ce sens, il propose de repenser les instruments traditionnels de « développement » des peuples que sont le PIB (produit intérieur brut), le PNB (produit national brut), le RNB (revenu national brut) par habitant etc à partir d’une donnée élémentaire de la vie : le temps pensé comme « espérance de vie ».
CMYK básicoVoilà qui a de quoi désarmer les soi-disant grand penseurs eurocratiques qui ont fait de la règle d’or et de la libre concurrence les seuls paradigmes valables pour faire évoluer les sociétés, au dépens s’il le faut, de l’espérance de vie des personnes et de la biodiversité elle-même (qui permet l’existence humaine). René propose entre autre deux indicateurs nouveaux autrement plus pertinents (et révolutionnaires) que les pauvres propositions faites par le FMI, fossoyeur invétéré des peuples du monde. Il s’agit de « l’espérance de vie saine et bien vécue » et de « l’espérance de vie de la nature ». L’important est ici de vivre longtemps et bien, c’est-à-dire en harmonie avec soi-même, avec les autres (société-amis-amour), avec la nature et avec le temps (Pacha Mama). Réussir à imposer ces indicateur dans le calcul de ce que l’ancien monde, celui du capitalisme développementaliste, appelait « développement » oblige nécessairement à remettre en question ce même développement. Développement de quoi ? pour quoi ? Comment ? Pour René, les choses sont claires : développement de l’Humain pour l’Humain en harmonie avec la nature sans laquelle l’Humain ne peut pas vivre. Bref : l’Humain d’abord et la Nature (forcément) avec ! 😉

rrg4C’est dans ce cadre que René a travaillé et travaille au changement de la matrice productive de l’Équateur. Une mutation de la production nationale qui ne peut clairement se financer que si l’on utilise à cet escient les revenus de l’exploitation des ressources naturelles et notamment du pétrole. Il ne s’agit pas ici de céder à l’ « infantilisme »  que dénonce à juste titre le Président Rafael Correa face à ceux qui pensent pouvoir changer le système de production du pays du jour au lendemain en se passant des richesses nécessaires à ce changement et en oubliant, au passage, de satisfaire les besoins d’une population maintenue pendant des décennies, que dis-je, des siècles, très majoritairement dans la pauvreté la plus absolue. Loin de cela, René préconise l’usage le plus raisonnable possible de l’exploitation des ressources naturelles et la dépense des revenus qu’elle génère à bon escient : satisfaction des besoins de la population et mutation productive que le respect de l’Humain et de la nature appelle. Et l’une des principales dépenses, l’un des principaux investissements d’avenir que fait le gouvernement équatorien c’est précisément dans le secteur de l’enseignement, de la recherche et donc de l’innovation. Un formidable pari qu’explicite René dans l’un de ces derniers articles que mon amie et camarade François Bague et moi avons eu grand plaisir à traduire (et mon amie et camarade Tatiana Jarzabek a actuellement grand plaisir à traduire en anglais). Le voici :

 Justice, efficacité, qualité et efficience à gauche

rrg5Par René Ramírez
25 Mai 2013

Traduction : Françoise Bague et Céline Meneses

Dans la théorie néoclassique, il existe un supposé « trade off » (compromis) entre justice (entendue comme équité) et efficience. On entend souvent argumenter que si on transfère de l’argent d’un riche à un pauvre, il y a en général des frais de transaction (généralement via l’intervention de l’Etat) au préjudice de l’efficience de marché.

Cette affirmation a guidé, de façon explicite ou implicite, la mise en œuvre des politiques publiques. Cependant, ce « dogme de  la foi » qui a été adopté comme tel par le courant de pensée de droite –comme il en a fait la preuve tout au long de l’histoire économique et politico- intellectuelle de ces dernières décennies- contient beaucoup de présupposés qui ne se vérifient pas dans la réalité: l’asymétrie d’information est un fait, la concurrence n’est pas parfaite, les prix cachent des informations importantes sur la valorisation des biens et services, l’économie n’est pas toujours  en situation de plein emploi, entre autres. Cependant,  le plus important pour la droite a été l’efficience de marché en supposant que, comme par enchantement, la redistribution arriverait. L’orientation de la politique a donc été de ne pas entraver le « bon » fonctionnement du dieu marché.

A l’inverse, la gauche, au nom des injustices historiques, a eu à cœur de lutter avant tout pour redistribuer la richesse sans beaucoup se préoccuper (presque pas dans certains pays) de la recherche de l’efficience. Or, ce qu’il faut démystifier en premier, c’est l’existence même d’une telle alternative ; c’est-à-dire, que si l’on plaide pour des politiques redistributives, on ira nécessairement contre l’efficience et vice-versa. De fait, dans des économies comme celle de l’Équateur, on pourrait affirmer que –dans certains cas- la meilleure politique redistributive est l’efficience et la meilleure politique d’efficience est la recherche de la justice.

Voilà qui m’amène au cœur de l’argumentation de ce texte. Il faut en finir avec la prétendue univocité, la prétendue neutralité et la prétendue an-historicité de ces concepts (de même que pour celui de qualité comme nous verrons plus tard) et rendre visible son caractère problématique et politique. Ainsi, tout comme Amartya Sen demande : « égalité ? de quoi ? » il est possible et nécessaire de se demander : efficience ? de quoi ?, qualité ? de quoi ?

Procédons point par point. Les concepts ne sont ni bons, ni mauvais ni désirables par eux-mêmes. Dans un pays où il y a peu de richesse, les processus redistributifs peut conduire à « égaliser les pauvretés ». Dans des économies où le niveau de chômage est élevé, la recherche d’efficience peut conduire à plus de chômage en cherchant à produire avec la plus petite quantité de « moyens » possibles.

Parfois, il faut chercher l’efficience pour ensuite redistribuer ; dans d’autres cas, il faut sacrifier l’efficience pour chercher une plus grande justice. L’Équateur, on peut le signaler, a assez de richesse pour surmonter toute la pauvreté dont souffre sa population (le revenu ou la consommation per capita sont environ deux à trois fois supérieurs au niveau de pauvreté) ; mais, par ailleurs, le pays dispose d’un système économique extrêmement inefficient qui empêche que chaque habitant puisse recevoir plus de part du gâteau de celle qu’il reçoit, même avec l’actuelle redistribution ; c’est-à-dire que chaque équatorien ou équatorienne disposerait d’une plus grande richesse per capita si le système était plus efficient.

La thématique acquiert une autre dimension quand on parle de processus politiques de changements révolutionnaires où, très clairement, le point de départ est la nécessité de transformer la société. Dans ce cadre, le premier pas consiste à définir politiquement et collectivement la société dans laquelle on veut vivre (d’où l’importance d’établir un nouveau pacte du vivre ensemble, matérialisé, dans le cas de l’Équateur, par un nouveau texte constitutionnel approuvé par le peuple en 2008). La deuxième étape consiste à être efficace pour tenir cet objectif. C’est seulement une fois ces deux processus accomplis qu’on pourra poser la question : quelle égalité et quelle efficience ?

Être efficients dans des processus de transformation sociale radicale sans être efficaces quant à l’objectif que l’on veut atteindre peut conduire à accentuer le caractère injuste d’une société qu’on souhaite, précisément, laisser derrière soi. Ainsi, par exemple, si le système productif est créateur d’injustices et que nous sommes plus efficients sans transformer le modèle productif, ce que l’on fait en réalité c’est accentuer de telles injustices. En ce sens, il faut être efficace dans la transformation du modèle de spécialisation ou bien virer la barre du bateau vers un autre but pour ensuite être efficients. L’ordre des facteurs altérera forcément le produit dans ce cas.

Toutefois, à  gauche, il est nécessaire de discuter de la définition de l’efficience. Du point de vue de l’économisme, l’efficience, c’est la quantité minimum d’inputs (entrées) nécessaire afin d’obtenir un haut niveau d’outputs (sorties) ; cela se traduit dans le système capitaliste par minimiser les coûts pour obtenir le plus grand gain ou bénéfice possible. Si la gauche continue à mesurer la valeur en unités monétaires, elle ne pourra jamais discuter le sens de l’efficience néoclassique. Ainsi, par exemple, on pourrait mesurer l’efficience en unités physiques : unités d’énergie, de temps, de biomasse ou de vies humaines. Un système est plus efficient lorsque,  pour la production d’un même bien, on utilise moins d’énergie (joules), de temps (heures), qu’il produit moins de déchets/contamination (kilocalories) ou qu’il permet de « garantir plus » la vie (et sa reproduction). Qu’est-ce qui plus efficient ? : un hôpital dont la construction dure 5 ans et dont le coût est 20% moins cher, ou celle d’un hôpital dont la construction dure 3 ans et dont la valeur est 20% plus chère ? Clairement, d’un point de vue de gauche, la réponse ne viendra pas seulement de l’analyse des coûts monétaires entre les deux projets.

Dans des sociétés qui partent d’un niveau initial de forte inégalité et qui ne sont pas en situation de plein emploi, on peut améliorer le bien-être d’une personne sans empirer celui de l’autre mais celui qui subit l’amélioration peut être celui qui est le mieux placé socialement. Sous prétexte de rechercher l’efficience (paritaire), on peut en arriver au résultat immoral qu’un multimillionnaire  reçoive encore plus de richesse et qu’un indigent qui n’a pas de quoi satisfaire ses besoins minimaux en reste à sa situation initiale.

A son tour, la gauche doit disputer le processus de distribution. La droite a en général décidé qu’il est d’abord nécessaire d’avoir un système  de marché efficient étant donné que la redistribution viendra « de la main invisible ». Outre qu’historiquement cette prémisse ne s’est jamais vérifiée, elle a rendu impossible de penser, depuis l’économie politique, comment un système pourrait être plus juste non seulement au moment de la distribution mais aussi à l’instant même où elle est en train de « cuisiner le gâteau ». En d’autres termes, la gauche doit chercher à « redistribuer en produisant » mais en même temps, à « produire en distribuant ». Ceci implique d’avoir un système d’organisation et de propriété qui transcende l’exclusivité du capitalisme basée sur la relation capital/travailleur et propriété privée/salarié respectivement ; c’est-à-dire de construire une véritable économie plurielle avec un marché et non pas une économie de marché.

Et, qu’en est-il de la qualité ? Un projet de gauche ne peut pas parler d’efficience sans parler de qualité. La qualité n’est pas non plus un concept an-historique, neutre ou a territorial. La qualité est –comme dirait Laclau – un signifiant vide qu’il faut remplir de contenu. La qualité a tout à voir avec les processus et les actions qui garantissent la durabilité du résultat escompté à un moment historique donné; dans ce cadre, c’est aussi un concept sujet à dispute politique et par conséquent il englobe une problématicité inéluctable. Si la démocratie actuelle a une tournure patriarcale, la qualité de la démocratie doit avoir un parfum de femme.

Ainsi, par exemple, en ce moment historique en Équateur, la qualité dans le domaine de l’éducation supérieure passe, entre autres caractéristiques, par la création de conditions et de résultats qui permettent de produire des savoirs nouveaux (pas seulement de transmettre) et critique en fonction des besoins et potentialités de sa population et dans le cadre de la construction d’un nouvel ordre social : la construction d’une démocratie humaine soutenable qui fonde sa matérialité sur une transformation productive juste. Dans des pays asiatiques qui ont atteint l’objectif d’être générateurs de savoir, la qualité passe actuellement –entre autres discussions- par la production d’un système qui permet de créer du savoir et de l’apprentissage au moyen de processus qui approfondissent le dialogue des civilisations (orient-occident principalement).

En Équateur, il serait inutile d’avoir une plus grande efficience finale du système d’éducation supérieure sans changer la qualité du système. La prémisse précédente n’a pas été un problème dans le néolibéralisme qui a recherché une plus grande efficience finale sans qu’importe la qualité du diplôme. On pourrait même faire remarquer qu’il aurait été souhaitable d’être plus inefficient  dans certaines universités de plus mauvaise qualité (catégorie E) qui ont été fermées par manque de qualité* (« plus » ne signifie pas toujours « mieux»). Ce n’est pas un hasard qu’aient émergé des universités privées ou des promotions d’État offrant des diplômes au rabais sans le savoir censé les cautionner. Si on avait permis que les 14 universités fermées continuent à fonctionner, nous aurions davantage de diplômés, certes, mais sans que cela implique la possibilité de revendiquer d’avoir un diplôme démontrant de grandes capacités pour créer un savoir innovant et, donc, avec peu de probabilités de générer la transformation sociale possible. Une fois de plus, ce n’est pas la même chose d’avoir l’efficience et après la qualité que la qualité et après, l’efficience. Dans un système avec des standards de qualité minimale, la prémisse serait la qualité et l’efficience en même temps. Compte-tenu du moment historique que vit le pays, l’ordre des facteurs altère donc de nouveau le produit.

A moyen ou à long terme, la mauvaise qualité porte en elle -quoi qu’il advienne- de grandes inefficiences et des injustices sociales étant donné que, d’une manière générale, la plus mauvaise qualité est toujours pour les plus pauvres.

La première question que la gauche doit donc se poser dans chaque domaine, c’est : qualité, de quoi ? D’autre part, la gauche doit absolument veiller à ce que l’excellente qualité soit accessible à tous et, surtout, aux plus exclus et aux plus pauvres afin de pallier les injustices historiques et permettre des rencontres sociales sans aucun type de distinction..

En ce sens, contrairement à la construction de droite qui préconise que les concepts comme équité/égalité, efficience, efficacité et qualité sont bons ou mauvais ou souhaitables par eux-mêmes, la gauche doit recouvrer le sens politique et historique de ces mêmes concepts dans le cadre de la construction du nouvel ordre social qu’elle tente de transformer. Ne pas le faire ou, tout du moins, ne pas poser le problème serait un signe que la gauche n’a pas été capable de rompre avec le discours et la pratique hégémonique du néolibéralisme. Un défi de plus pour la Révolution Citoyenne dans cette seconde période !

* En Équateur en 2012 14 universités ont été fermées par le gouvernement après évaluation (classification de A à E, les universités classées E ont été fermées). Toutes les universités ont désormais vocation à converger vers la classification A.

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