« La Gauche Européenne est là, elle est prête à gouverner »

Meeting européen et Congrès du Bloc de Gauche à Lisbonne

Je reprends cette note bien tard. Je l’avais commencée quelques jours après mon retour  de Lisbonne, le 13 Novembre, à l’aéroport et dans l’avion qui m’emmenait à Madrid. Puis les événements se sont enchaînés sans que je trouve le temps de reprendre mon récit : le Bureau de l’Exécutif du PGE à Copenhague puis la semaine de séance parlementaire à Strasbourg, puis un week-end de repos après tant d’allées et venues et le rythme endiablé des semaines de qui travaille avec des députés de la GUE/NGL 😉  J’espère que la lecture de cette note ne sera donc pas aussi chaotique que sa rédaction l’a été…

Je suis partie de bon matin le vendredi 10 Novembre direction Lisbonne. Deux événements m’y attendait : un meeting organiser par mon groupe parlementaire, la Gauche Unie Européenne/ Gauche Verte Nordique (GUE/NGL) sur le thème « Vaincre la Troïka » où je devais accompagner Jean-Luc Mélenchon, et le 8ème Congrès du Bloco de Esquerda (Bloc de Gauche) où je représentais le Parti de Gauche. Pour tout vous dire, j’ai beaucoup d’amis et de camarades très chers à mon cœur au Bloc de Gauche. Je suis donc partie le plus tôt possible pour avoir le temps de traduire en espagnol le discours que Jean-Luc Mélenchon devait prononcer le soir même et pouvoir profiter de l’arrivée de mes camarades venus des quatre coins du Portugal et de l’Europe. Mais une mauvaise nouvelle m’attendait en allumant mon portable : Jean-Luc Mélenchon était tombé malade dans la nuit. Impossible pour lui de venir. Son discours étant déjà prêt, il m’a donc chargé de le lire à sa place. L’honneur était grand…le désarroi et le stress tout autant. Il fallait prévenir sur le champ mes camarades Marisa Matias, responsable internationale du Bloco et députée européenne et Renato Soeiro, organisateur du meeting, que Jean-Luc Mélenchon ne viendrait pas. Une catastrophe pour eux. En effet, la veille, notre camarade Alexis Tsipras, leader de Syriza et l’autre « star » du meeting, avait lui aussi dû annuler sa venue pour cause de débats budgétaire au Parlement hellénique. Il avait enregistré une vidéo pour pallier son absence mais rien, malheureusement, ne remplace la présence physique d’un leader charismatique. Le meeting s’annonçait donc sous de drôles d’auspices pour nos camarades du Bloco qui en avait fait l’annonce dans tout Lisbonne. Nos deux leaders étaient quant à eux désolés de cette absence bien involontaire. Quant à moi, entre d’innombrables coups de fils des camarades français et portugais, j’essayais dans le bureau d’une copine d’avancer sur la traduction du discours de Jean-Luc Mélenchon

Le temps passe très vite quand on traduit. Je le sais bien car j’ai traduit souvent. L’exercice m’a toujours beaucoup plu. Je trouve fascinant de chercher comment exprimer dans chacune de mes deux langues dites « maternelles » quelle est la façon la plus adaptée de faire comprendre pleinement ce qu’un auteur exprime. Avec le temps, je me suis spécialisée dans la traduction des discours de notre leader du Front de Gauche. Je les traduis depuis longtemps, à l’écrit comme à l’oral (quand nous avons des invités internationaux). Bien connaître le style d’un auteur ou d’un orateur permet de prendre un vrai plaisir à traduire. Je m’amuse donc beaucoup, je l’avoue, à cet exercice qui peut paraître fastidieux. Je n’ai jamais vu Jean-Luc Mélenchon lire une de mes traductions. Observer un tel moment aurait eu quelque chose d’un peu magique pour moi. Mais le lire moi-même, et voir naitre les applaudissements, la surprise, les sourires et les approbations sérieuses sous les mots que j’ai choisis pour exprimer ses mots à lui et sous le ton que j’ai choisi pour tenter de rendre un peu de toute la palette d’émotions contenue dans son discours, ce fut pour moi une expérience extraordinaire.

On ne dit jamais assez l’importance de la traduction. Dans les rencontres internationales on oublie presque l’immense travail fourni par les interprètes qui, eux, n’ont pas la chance de connaître la pensée et les habitudes de langage de ceux qu’ils traduisent. Et pourtant sans ce travail aucun débat d’idées n’est réellement possible. Je l’observe tous les jours au Parlement européen. Notre groupe parlementaire n’a par exemple pas les moyens de traduire les réunions de travail sur les textes parlementaires et les amendements à déposer. Nous devons donc tenter de nous comprendre en ce mauvais anglais qui règne en maître dans les couloirs des institutions européennes, le « globish ». Il faut rétrécir sa pensée d’autant que l’on maitrise la langue anglaise… Qu’on ne s’étonne pas dans ces conditions que les députés anglophones produisent plus d’amendements que les députés français ou espagnols ! Le pire reste qu’il n’y a pas dans notre groupe que les choses fonctionnent de la sorte. Sachez par exemple que nous devons attendre parfois plusieurs semaines avant qu’une proposition de la Commission européenne ne soit traduite en bon français, que les députés européens doivent de façon récurrente voter sur des textes qui ne leur sont traduit que le matin du vote et que les interventions des députés européens en séance n’ont pas été traduites depuis près d’un an, rendant impossible tout travail sur les prises de positions des uns et des autres. Une aberration permanente au bénéfice des seuls britanniques et irlandais qui n’en demandait pas tant ! Bref, tout ça pour vous dire que le travail de traduction fidèle est essentiel et devrait être un poste de dépense important de l’Union européenne et une préoccupation permanente des partis de la Gauche européenne. Au Parti de Gauche nous sommes en pointe en la matière J : notre Réseau de traducteur avec à sa tête mon camarade et ami Guillaume Beaulande traduit sans relâche dès que c’est nécessaire. Je profite de cette note pour passer à tous les membres du réseau et à Guillaume un immense merci !

Cet après-midi-là nous avions rendez-vous à 14H30 à l’aéroport de Lisbonne. Mon camarade Bruno Fialho, responsable Portugal du Parti de Gauche, fut le premier arrivé, très vite suivi de ma camarade Danielle Obono de Convergence et Alternative. Ni une ni deux, un camarade du Bloco nous a embarqués dans sa voiture direction notre hôtel, à deux pas du lieu du Congrès. Les autres sont arrivés plus tard mais tout le Front de Gauche était représenté ainsi que le NPA J Une véritable invasion française au Congrès du Bloco ! Certains sont des habitués des événements internationaux comme ma camarade Christine Mendelsonn du PCF qui est, comme moi, membre du Bureau Exécutif du PGE, et mon camarade Fred Borras, qui représentait parfois le NPA sur ce type d’événement et qui représentait cette fois la Gauche Anticapitaliste. Après de courtes retrouvailles entre camarades du Front de Gauche et du PGE, il était déjà temps pour Bruno, Yiannis Bournous (responsable européen de Synaspismos, le principal parti membre de Syriza), Gaby Zimmer (présidente du groupe de la GUE/NGL, députée européenne de Die Linke), Cayo Lara (secrétaire général d’Izquierda Unida, la gauche unie espagnole) et moi d’aller retrouver les leaders du Bloc de Gauche pour un repas fraternel avant le meeting du soir. Marisa Matias et Alda Sousa, les deux députées européennes du Bloco  et Renato Soeiro, mon camarade et collègue à la GUE/NGL, nous recevaient ce soir-là dans un petit restaurant typique de Lisbonne aux côtés de Francisco Louça et Luis Fazenda, fondateurs du Bloco.

Le repas s’est déroulé dans une ambiance bon enfant car nous nous connaissons tous très bien. Les plaisanteries les uns sur les autres sont allées bon train et mes camarades riaient tous beaucoup à l’idée de me voir « interpréter » un discours de Jean-Luc Mélenchon. Luis, toujours facétieux, m’a proposé de me mettre un masque aux traits de notre leader et de prendre une grosse voix. L’idée a fait un carton à table. Jean-Luc Mélenchon en jupette bleue, il y avait de l’idée 😉 . Nous avons discuté de tout et de rien. En anglais, en espagnol, en français, selon les cas. Nous avions tous beaucoup de questions à poser à Yiannis. L’avant-veille, le Parlement hellénique avait adopté le 3ème Mémorandum de la Troïka. Yiannis vit les choses de l’intérieur. Il nous rapporte un fait dont n’avions pas eu vent : le jour du vote, les assistants parlementaires ont lancé une action « Occupy Parliament ». En cause, une proposition du Ministre des Finances d’aligner le statut des assistants sur celui des fonctionnaires et donc de procéder aux coupes budgétaires en vigueur et à venir concernant ceux-ci. En effet, les assistants parlementaires ont un statut à part. C’est le Parlement qui décide directement de leur rémunération. Yiannis reste quelqu’un de jovial malgré les conditions terrible de la lutte qu’il mène au quotidien auprès des camarades grecs. Il est « très grec » en cela. Il rit de bon cœur en racontant l’anecdote. « Ils ont failli ne pas pouvoir voter le Memorandum, alors le Ministre est immédiatement revenu sur sa proposition. ‘Occupy’ le Parlement, vous imaginez ça ! ». On rit. Mais jaune. Nous ne pouvons nous empêcher de penser aux nouvelles abominations inclues dans ce Memorandum de 300 pages. Yiannis prend un air plus sérieux. Il nous raconte comment en 24H à peine lui et ses collègues ont du décortiquer ce long document. Un calvaire. « Mais au moins cette fois il était en grec » sourit Yiannis à mon attention. Le 2ème Memorandum n’avait lui-même pas été traduit en grec. Les camarades avait du travailler le tout en anglais !

Yiannis est au cœur de l’attention de notre tablée. Il nous raconte la venue de Cohn Bendit à Athènes il y a quelques jours. « Dany » qui a si bien su participer à la campagne de dénigration de Syriza  a rencontré les trois partis de la coalition gouvernementale : Nia Dimokratia (équivalent UMP), Pasok (équivalent PS) et DIMAR (scission sociale-démocrate de Synaspismos, proche du Pasok). Il a demandé à rencontrer nos camarades de Syriza. Ceux-ci ont catégoriquement refusé. Nous les en remercions ! Cohn Bendit a voté pour toutes les mesures austéritaires prises par l’Union européenne ces dernières années. Il a soutenu la campagne orchestrée dans la presse internationale et parmi les gouvernants libéraux pour faire peur au peuple grec et les inciter à ne pas voter pour Syriza. Le héraut de Mai 1968 s’est découvert en valet des marchés financiers et en ennemi de la démocratie. En refusant de le recevoir, Alexis Tsipras a soigné l’honneur de toute la gauche européenne !

Yiannis revient à notre demande sur le vote du budget 2013 qui allait avoir lieu deux jours plus tard. Il nous confirme que ce budget sera voté sans problème et que DIMAR donnera une consigne de vote positive. Ce budget n’est pourtant rien d’autre que l’application du Memorandum sur lequel DIMAR s’était majoritairement abstenu le mercredi. Qu’importe la cohérence pourvu qu’on soit au pouvoir ? La position difficile à tenir  de DIMAR n’est pas sans nous évoquer nos camarades d’EELV en France… En tous cas, Yiannis avait raison. Le budget 2013 a été voté par 167 voix pour,  128 contre et 4 abstentions. Les députés du Pasok ont voté pour sauf trois des six députés exclus pour avoir désobéi à la consigne de vote sur le Memorandum. Les députés de DIMAR  ont voté pour à deux exceptions près. Et à droite seul un député de Nia Dimokratia a voté contre. Je ne terminerai pas ce bref récit de la discussion avec Yiannis sans rappeler un fait d’un grand intérêt : à l’heure actuelle, le Pasok est descendu à 5% dans les sondages ! Scandales et austérité ont convaincu son électorat de l’urgence à ne plus voter pour un tel parti. Syriza monte irrésistiblement à l’inverse. Désormais, Syriza est le premier parti dans les sondages avec jusqu’à 35% des voix. « La prochaine fois, nous prendrons le pouvoir » assure Yiannis d’un air serein. Je sais qu’il a conscience de la tâche à venir. Je sais aussi que les camarades de Syriza se sont préparé depuis des mois à gouverner le pays. Je ne doute pas une seule seconde qu’ils seront à la hauteur.

L’autre sujet de discussion du jour c’était la venue de Merkel à Lisbonne. La chancelière devait venir le lundi suivant et le peuple se préparait depuis plusieurs semaine à l’accueillir « dignement », entendez par là, en montrant qu’il n’était pas prêt à perdre sa dignité sous ses injonctions odieuses. Luis Fazenda nous fait remarqué, chose que nous ne savions pas, que Madame Merkel serait reçue non pas au Palais du gouvernement comme c’est la coutume, mais dans un fort militaire à quelques 20 kilomètres du Tage. Un fort militaire. Ça ne s’invente pas ! Francisco Louça nous indique alors que Salazar avait coutume de se rendre dans ce même fort pour passer ces vacances. Nous restons tous interdits par tant de symboles réunis en une seule visite. Nous savions déjà tous que la ville sera bloquée, que les avions ne pourrons pas circuler et que des militaires protégeront la chancelière le long de son parcours. Mais cette histoire de fort militaire et de salazarisme nous laisse quois.

L’heure de partir pour le meeting est vite venue entre tant de discussions. A notre arrivée, la grande salle du  Pavilhão do Casal Vistoso était déjà presque pleine. Ma camarade et amie Joana Mortagua courrait dans tous les sens pour organiser la salle. João Semedo, le futur secrétaire général du Bloco avec Catarina Martins (et oui, l’idée d’un binome paritaire à la tête du parti dont le Parti de Gauche a été pionner a fait des émules : après Die Linke, c’est désormais le Bloco qui s’y met J ), est déjà là. Il vient nous saluer. Les camarades du Front de Gauche et du NPA sont là eux aussi. Francisco me fait signe qu’il est temps de monter sur la grande scène où trône le symbole du Bloco, une espèce de « bonhomme étoile » imaginé par mon camarade Renato et a tant plu aux camarades de la Gauche Anticapitaliste qu’ils en ont fait eux aussi leur logo. Je vais donc m’asseoir aux côtés de Cayo Lara et de Francisco à la grande table rouge qui domine la salle et détonne sur le fond bleu derrière nous sur lequel il est écrit en grosses lettre « Vencer a Troika ». Cayo comprend encore moins bien le portugais que moi.  J’ai donc du tenter de lui traduire les grandes lignes des discours des uns et des autres. Je ne vais pas vous en faire tout le récit mais il me semble important de vous en dire les grandes lignes.

La première à prendre la parole est la présidente du groupe GUE/NGL, Gabi Zimmer. Gabi a une longue carrière politique derrière elle. Elle vient du SDP, le parti social-démocrate allemand qu’elle a quitté avec Oskar Lafontaine en 2003 pour fonder Die Linke. Gabi veut donner une autre image des allemands que celle, nauséabonde, transmise par Merkel. « Merkel vit dans un autre monde, elle refuse de reconnaître la réalité » assène Gabi. Elle ne pense pas qu’on puisse ouvrir les yeux à une telle aveugle. Elle nous invite toutes et tous au combat. « Les gouvernements en place font tout pour éviter que des fronts sociaux combatifs se constituent. Notre devoir c’est d’œuvrer à leur constitution » déclare-t-elle avant  de nous indiquer qu’en tant que gauche allemande elle estimait que « notre rôle est de lutter pour les droits des peuples espagnol, portugais et grec ». La salle applaudit. Ici personne ne se trompe d’ennemi. L’ennemi n’est pas le peuple allemand qui souffre largement de la précarisation mise en œuvre par le SPD et durement prolongée par Madame Merkel. L’ennemi ce sont ceux qui précarisent, ceux qui imposent l’austérité au service des seuls marchés financiers : la droite et les « sociaux libéraux ».

On m’invite ensuite à prendre la parole. J’explique la raison de l’absence de  Jean-Luc Mélenchon. J’insiste beaucoup sur la peine qu’il ressent à l’idée de ne pas être présent ce soir-là. Mon insistance n’est pas fortuite. Il est très important d’expliquer de Jean-Luc Mélenchon a toujours souhaité venir et que son absence n’est pas voulue. L’assistance me regarde d’un air approbateur. Les journalistes, à qui j’ai fait passer la traduction du discours de Jean-Luc Mélenchon ont l’air d’avoir bien compris le message. Tout va bien. Je peux me lancer dans la lecture du discours. Je dois vous dire que j’avais les larmes aux yeux en le traduisant. Le « Compañero » comme je l’appelle y parle de l’internationalisme avec une force saisissante. Quant à sa description du moment où la chaîne devra se rompre, elle fait écho pour moi à une chanson composée sous la dictature franquiste, « L’Estaca » de Luis Llach. Sous la dictature aussi on savait que la corde qui nous opprimait finirait par craquer. On savait aussi que pour cela il ne faudrait pas ménager nos forces « si estirem tots ella caura » (« si on tire tous elle finira par craquer »). Le Compañero ne nous dit pas autre chose en nous annonçant que le repos n’est pas « au coin de la rue » pour notre génération militante… Je pensais avoir les larmes aux yeux en lisant son texte. Ça n’a pas été le cas. Je l’ai lu avec toute la conviction de ceux dont un texte raconte le combat quotidien. Je crois que le message du  Compañero est passé avec la force nécessaire. Au premier rang en face de moi, celui où étaient assis les membres de la direction du Bloco, mes camarades avaient les larmes aux yeux. Du côté de la rangée du Front de Gauche, ma camarade Danielle Obono était tout sourire. Cayo Lara et Francisco Louça m’ont donné une accolade comme ils ne m’en avaient jamais donnée. « C’était parfait » me glisse Francisco. « Le discours était vraiment fabuleux » me dit Cayo. Le Compañero a beau être absent, j’ai réussi le pari de le rendre bel et bien présent. Je me souviendrai indubitablement de ce beau moment !

La parole est ensuite à Alexis Tsipras. La salle retient son souffle. Sur le grand écran posé sur la scène, la vidéo démarre. Cayo Lara et moi sommes partagés entre tenter d’écouter la traduction en anglais qu’on nous propose dans nos écouteurs et lire la version portugaise qui défile en bas de l’image. A l’écrit, l’espagnol et le portugais se ressemble beaucoup. Nous optons donc pour cette option non sans rager d’avoir déjà perdu un bout du discours. A l’écran, Alexis est sérieux, grave, immobile. Il ne sourira qu’à la fin de son discours pour saluer le Congrès du Bloco qui devait commencer le lendemain. En Grèce l’heure est plus grave que jamais. Alexis dénonce tour à tour les mesures du troisième Memorandum que la Troïka a réussi à imposer au peuple grec avec la complicité de « la troïka interne » comme disent nos camarades de Syriza : la coalition gouvernementale (Nia Dimokratia, Pasok et DIMAR). « Nous ne vous permettrons pas de brader notre pays » assène-t-il avec fermeté. Alexis dénonce aussi la tolérance monstrueuse dont ce gouvernement fait preuve vis-à-vis des crimes racistes qui se multiplient en Grèce sous l’impulsion des néo nazis de Crissy Avghi (Aube Dorée). « Le peuple ne pardonne pas le mépris et le mensonge » avertit Alexis avant d’annoncer « Nous exigeons de nouvelles élections. Pas pour changer les visages des gouvernants mais pour changer de politique ! ». Il rappelle que Syriza est une coalition fortement européiste et dénonce l’Europe telle qu’on la construit sans les peuples, sous nos yeux. Il rappelle qu’en Europe l’égalité souveraine des Etats étaient de mise jusqu’à il y a peu et que ce devrait toujours être le cas. « Nous sommes tous égaux dans la Zone Euro » insiste-t-il, « il n’y a pas les maîtres et les autres ». Il s’en prend aux gouvernements de l’Europe austéritaire : « Les gouvernements de Samaras et de Coelho ne sont pas européistes. Ils sont merkelistes ! » s’exclame-t-il. Un tonnerre d’applaudissement explose dans la salle. Au premier rang devant moi, les camarades Luis Fazenda, Mariana Aiveca, Joana Mortagua, Ana Drago, Fernando Rosas, Catarina Martins et Joao Semedo sont hilares. Captivée par cette explosion d’allégresse dans la salle, je n’aurai le temps que de lire les derniers mots d’Alexis avant son salut aux congressistes : « Les peuples d’Europe vont vaincre. Le futur nous donnera la victoire. » Le ton est ferme et résolu. La voix assurée. Alexis nous parle en regardant loin devant lui, comme si la caméra qui avait capté l’image n’était qu’un détail de l’horizon qu’il contemplait à cet instant. Un frisson nous parcoure. Nous savons qu’il raison. Il faut qu’il ait raison.

Ma camarade et amie Marisa Matias prend à son tour la parole. L’accent de Coimbra (sa ville) est difficile à comprendre, d’autant que Marisa parle vite. Je regrette de n’avoir saisi que des bribes de son intervention car elle avait l’air d’être captivante. A chaque respiration ou presque, ma camarade a été applaudie par l’assistance. Je peux au moins vous dire que l’axe central de son intervention portait sur la démocratie, sur le fait que l’austérité n’était pas la seule solution et qu’il fallait laisser enfin le peuple choisir, sans pressions. Un message qui trouve un écho impressionnant dans une population qui ne vit depuis des mois que sous les injonctions de la Troïka. La peur que la Troïka refuse un prêt au pays a longtemps été très largement partagée ici. L’idée s’était même répandue que si les portugais touchaient encore leur salaires c’était « grâce à la Troïka » et non grâce à leur travail ! Tous les jours, à la radio, à la télévision, le même discours est savamment rabâché. Le matin même, en écoutant la radio dans la voiture d’une amie, j’avais eu droit à un petit aperçu des efforts de propagande à l’œuvre. Le bulletin d’information du jour avait commencé par la lecture des décisions de la Troïka « la Troïka pense que les perspectives pour l’emploi ceci… La Troïka annonce cela ». Au volant ma copine  a grimacé. J’ai eu l’impression d’être dans un pays sous domination étrangère.  La suite n’a pas été plus réjouissante : un reportage sur les enfants qui s’évanouissent à l’école parce qu’ils n’ont pas assez à manger chez eux. Ma copine a froncé les sourcils et pincé ses lèvres d’un air dur. Elle a serré les poings sur son volant. La journaliste a alors expliqué qu’on estime que près de la moitié des enfants ne peuvent plus manger à leur faim dans le pays. Je n’en croyais pas mes oreilles. Puis sans transition le bulletin d’information est passé au dernier match de football. Ma copine a éteint le poste. « Tu vois, c’est ça le Portugal aujourd’hui : la Troïka, les enfants qui ont faim et le football ». « Et c’est comme ça tous les jours ! » soupire-t-elle avant de marmonner « Moi ça me rend malade, je vais mettre de la musique ». Quand on a ça en tête on comprend mieux, je crois, le sens que prend le mot démocratie pour l’assistance qui écoute Marisa. En tous cas moi la ferveur qui a entouré son intervention m’a transportée bien que je n’en ai pas compris grand-chose 😉

C’est au tour de Cayo Lara de prendre la parole. C’est la première fois que Cayo intervient au Portugal. Sa présence, à la veille de la première grève générale ibérique le 14 Novembre suivant, est tout un symbole. Espagnols et Portugais sont ce soir-là réunis contre leur ennemi commun : l’austérité de la troïka au service des marchés financiers. La salle est particulièrement attentive à ce que Cayo va dire. Moi aussi, d’autant que Cayo parle en espagnol ce qui me facilite grandement les choses J Cayo commence par rendre hommage à la camaraderie. « Camarada » est un mot très important au Portugal. « Camarade c’est plus qu’un ami » dit Cayo « et c’est ce que nous sommes, nous, à la Gauche Européenne ». La vieille animosité hispano-portugaise est loin. La salle applaudit tous sourires. Cayo s’en prend à tous ceux qui appellent l’Espagne, la Grèce, l’Irlande et le Portugal les PIGS. « Nous ne sommes pas des pigs, nous ne sommes pas des porcs, nous sommes des pays avec dont les peuples ont le droit de rêver et de vivre bien autant que les autres peuples » tonne-t-il. L’assistance applaudit à tout rompre. Il raconte le quotidien de l’Espagne de nos jours : « une personne sur quatre est au chômage » rappelle-t-il. « En 2012, pas moins de 800 000 postes de travail ont été supprimé. Ils organisent le chômage de masse pour casser le droit du travail. Ils ont une feuille de route très précise » nous avertit Cayo avant de continuer sa description de l’Espagne de 2012. « Cette année, 300 personnes par jour sont expulsées de leur logement. La semaine dernière, un homme de 53 ans s’est pendu avant qu’on l’expulse. Et des scènes comme celle-là on en voit tous les jours » raconte-t-il. Il tire le bilan des politiques mises en œuvre : « en 2013, la dette publique va atteindre pratiquement 100% du PIB. Tout cela montre que les politiques d’austérité sont un désastre. Alors pourquoi continuer un pareil désastre ? ». Il dénonce le PSOE (le PS espagnol) qui a fait inscrire la règle d’or dans la Constitution espagnole. « La règle d’or, c’est le paiement prioritaire de la dette aux marchés. On voit parfaitement qui commande » s’exclame-t-il. Cayo rappelle qu’Izquierda Unida est actuellement à 12% dans les sondages en Espagne. « On monte. On est l’espérance. On doit avoir le courage d’être les représentants de l’espérance » affirme-t-il avec force avant de conclure : « A mas Troïka mas mobilizacion » (« à plus de troïka nous répondons : plus de mobilisation ! ») et de nous rejoindre à notre table sous un nouveau tonnerre d’applaudissements.

C’est enfin au tour de Francisco Louça de prendre la parole. Il part vers le micro avec cet air de virevolter qu’a toujours cet homme grand et svelte au port altier. Francisco commence par souligner la force symbolique de la présence de Cayo Lara au Portugal dans un meeting comme celui-là à la veille de la première grève ibérique. Citant tour à tour les orateurs présents ou absents malgré eux, il résume la soirée en une phrase : « il y a maintenant une vraie gauche européenne et nous sommes prêts à lutter contre le terrorisme financier». Son propos serait repris partout dans les journaux le lendemain.

Ce soir-là, plusieurs camarades du Front de Gauche de Lisbonne et des environs étaient présents. Bruno, Danièle et moi avons donc discuté un peu avec eux. Notre camarade Omar, militant du Parti de Gauche à Lisbonne, a convenu de nous retrouver le lendemain en fin de matinée pour déjeuner avec nous. Puis nous sommes rentrés sagement à l’hôtel (si, si ! J). Il était déjà tard et la journée du lendemain s’annonçait longue…

Le lendemain matin nous avions rendez-vous à 10H en bas de notre hôtel pour un départ groupé vers le Congrès du Bloco.
Marisa nous avait donné pour consigne de ne pas être en retard : le Congrès commencerait par un hommage à notre camarade Miguel Portas, responsable international du Bloco avant elle et son meilleur ami, emporté par un cancer en Avril dernier. Nous connaissions tous Miguel. Son caractère volcanique, son goût de vivre débordant, son incroyable passé (il a connu la prison à 15 ans), ses innombrables voyages, son incroyable famille (son frère est le leader de la droite dure qui siège au gouvernement), ses talents de stratège et son application au travail. Miguel. Un des fondateurs du Bloc du Gauche en 1999. Le grand absent de ce Congrès dont la photo trône à l’entrée du Pavilhão do Casal Vistoso…

Marisa nous attendait à 10H pétantes et nous sommes tous partis vers la grande salle, quelques mètres plus loin.

Le Congrès a commencé par quelques propos liminaires et quelques plaintes de camarades n’ayant pas reçu les textes à temps. Installés sur le côté avant gauche de la salle, les délégués internationaux que nous étions profitions du désordre normal de ce début de Congrès pour nous saluer les uns les autres car, pour certains, nous ne nous étions pas vus depuis longtemps. C’est ainsi que j’ai retrouvé avec grande joie mon camarade australien Dick Nichols et des camarades du PSOL brésilien. Nous discutions quand soudain j’ai couru vers l’écran. La voix de Miguel, reconnaissable entre toutes résonnait dans la pièce. Sur l’écran défilaient des interviews réalisées au fil des âges par Miguel. C’était la première fois depuis le mois d’Avril que j’entendais sa voix. Sur mon petit cahier j’ai noté « mon camarade, j’ai la chair de poule ». Miguel aurait sans doute rit à voir ma tête… La Gauche Européenne c’est ça aussi, des hommes et des femmes qui luttent ensemble, qui s’apprécient, qui s’admirent parfois. Une  grande famille politique dans lesquels les liens de camaraderie et d’amitié sont souvent forts. Miguel était l’un des piliers de cette famille. On avance bien sans lui mais on n’avancerait pas aussi bien s’il n’avait pas été là et, surtout, on ne l’oublie pas.

Francisco Louça prend la parole. C’est son dernier discours en tant que coordinateur  général du Bloco de Esquerda. Il l’est depuis la fondation du Bloco en 1999. Dans la salle, le silence se fait. Nous retenons tous notre souffle. Les médias braquent leurs objectifs sur la grande scène. Nous savons que nous assistons là à un moment historique pour le parti.

Francisco commence par saluer Miguel, son camarade qui était là « depuis le début » avec lui, Fernando Rosas et Luis Fazenda. « Miguel a tout mis dans le Bloco » insiste Francisco « c’était le projet de sa vie ». Francisco fait défiler sous nos yeux les 13 ans d’existence du Bloc de Gauche. Les combats durement menés par cette formation inédite formée en 1999 par trois partis : l’UDP (marxiste), le PSR (trotskiste) et Politique 21 (socialiste) : le combat pour l’avortement, emblématique du Bloco, le combat pour venir en aide aux toxicomanes, la lutte pour le mariage pour tous, celle pour la levée du secret bancaire. Autant de combats gagnés dans lesquels le Bloc de Gauche, sous l’impulsion de notre camarade Francisco, a joué un rôle majeur. « 13 ans » dit-il les yeux perdus dans les souvenirs en contemplant l’assistance, « 13 ans impressionnants » sourit-il. Puis Francisco revient sur la situation dans laquelle le Portugal est plongé aujourd’hui. Il dénonce fortement le premier ministre Passos Coelho et sa politique inepte de hausse de la TVA, de baisse des impôts sur les sociétés et les grandes fortunes, de baisse des subventions sociales. « 1,3 millions de chômeurs au Portugal ! » s’exclame-t-il « Ce que la droite jugeait ‘impossible’, ‘l’impossible’ est en train de se produire sous nos yeux ! »« L’impossible » poursuit-il « c’était la dette de 210 milliards, la baisse des retraites et le retour de la faim. Cet impossible est là et pourtant ils continuent de creuser dans le même sens ! ». L’indignation rougit les joues de Francisco. Il s’emporte : « On nous dit qu’on est des radicaux parce qu’on veut virer la Troïka. Eh bien très bien : on est des radicaux ! Mais dans ce cas pourquoi n’appelle-t-on pas ‘radicaux’ les millionnaires qui ont vu leurs impôts baisser, le premier ministre qui n’a pas honte de dire qu’avec 15 000 euros de retraite par mois il n’aura jamais assez ? Ils ne sont pas radicaux eux ? » Il poursuit : « les 4 milliards d’euros du trou de la sécurité sociale, nous on sait où ils sont : ils sont dans les deux principales banques du pays ! Les chiffres sont les mêmes, exactement ! » Francisco agrippe son pupitre : « le peuple n’accepte pas la facture qu’on lui présente » articule-t-il distinctement avant de dénoncer la casse des universités publiques, des hôpitaux publics, de la retraite par répartition etc.

 « Le défi de notre temps c’est l’union de la gauche » assure Francisco. Il dénonce le Parti Socialiste portugais, le premier PS européen à avoir ratifié le TSCG en Avril 2012. « Le PS proteste pour protester et parfois il proteste même contre lui-même puisqu’il reste avec la Troïka» explique-t-il, « Nous, nous ne sommes pas un parti de protestation, nous sommes la solution pour le Portugal, la gauche qui compte, la gauche qui lutte, la gauche qui est prête à gouverner le pays ». La salle est debout qui l’acclame. Je renverse mon petit cahier dans lequel je note fébrilement ce que mon camarade Bruno me traduit. Nous applaudissons tous à l’unisson. Francisco sourit. Nous nous rasseillons. Francisco rend un vibrant hommage à tous les militants « qui travaillent sans relâche ». Beaucoup hochent la tête d’un air ému. Francisco est l’homme le plus respecté du Bloco. Cet hommage va droit au cœur de toutes celles et tous ceux qui ont eux aussi, à l’instar de Francisco, de Miguel, de Luis, de Fernando et des autres, mis le Bloco au cœur de le leur vie, fait du Bloco « le projet de leur vie ». Francisco sait que ses camarades sont tristes de le voir quitter son poste de coordinateur général. « Je ne m’en vais pas. Je reste. Le Bloco est ma famille. Le Bloco ce sont des gens de confiance » assure-t-il. Il s’arrête un instant et sourit. « ‘Bonne continuation’. C’est ce que nous disaient les gens lors de la marche que nous avions faite de Braga à Lisbonne. ‘Bonne continuation’… ». Il respire puis s’exclame « Nous allons continuer ! Nous sommes la lutte totale ! Nous sommes les irréductibles ! Nous ne lâcherons rien ! Bonne continuation camarades ! » La salle est debout, en liesse. Francisco regarde droit devant lui. Il descend de scène et va s’asseoir au milieu des militants dans la salle. « Ah c’est beau ! C’est fort ça ! Il ne va pas à la table sur scène mais au milieu des militants, il rejoint les rangs des militants ! Quel symbole » s’exclame Bruno à côté de moi.  Je lève les yeux vers ma camarade Joana Mortagua assise non loin. Joana s’est « une dure » 😉 mais elle a les yeux rouges. Moi aussi, j’ai les larmes aux yeux. . Francisco c’est plus qu’un simple coordinateur général au Bloco. C’est celui qui a su gagner le respect de chacun des militants du parti et l’estime de tous ses camarades à l’international. C’est un économiste et un orateur brillant et un homme d’une humilité et d’une grandeur d’âme incroyable… La salle n’en finit plus d’applaudir. Il va pourtant falloir se rasseoir. Le débat sur les statuts doit  commencer.

Le débat sur les statuts est toujours un moment un peu difficile pour ceux qui ne connaissent pas bien le parti qui les invite.  Beaucoup nous posent des questions à Bruno et à moi qui connaissons bien le Bloco de l’intérieur pour y avoir noué de très forts liens de camaraderie et d’amitié.  Le débat tourne principalement autour de trois questions. La première, c’est celle de la coordination du parti. Certains souhaitent que le parti soit coordonné par un binôme paritaire, comme au Parti de Gauche, conformément à la proposition de Francisco Louça. D’autres, souhaitent qu’il n’y ait qu’un seul coordinateur. La première option l’emportera largement. La deuxième question est celle de la limitation des mandats électifs. Certains sont pour une limitation à deux mandats électifs dans tous les cas (à l’intérieur du parti et à des mandats électifs dans les institutions). Le débat me rappelle le précédent Congrès du Parti de Gauche où la question avait aussi été posée. Bruno et moi rions car nous ne sommes pas d’accord sur la question. C’est mon camarade et ami José Soeiro qui monte à la tribune pour défendre la proposition de la direction sortante et dont nous avions discuté quelques minutes auparavant. Il s’oppose à la limitation des mandats électifs dans le temps. « On a besoin de femmes et d’hommes d’expérience qui ont gagné la confiance populaire à force de travail » explique-t-il. Je souris. Bruno fait la grimace. José propose aussi le renouvellement par tiers de la direction du parti. L’intervenant suivant s’en prend à José. Il le taxe de « castriste ». Je ne vois pas quelle tête tire José à ce moment-là mais rien qu’à l’imaginer je n’en peux plus de rire. C’est finalement la proposition défendue par José qui l’emporte. Les mandats externes ne seront pas limités. Par contre les mandats internes locaux (pas nationaux) seront limités à deux. Restait la question des votes par correspondance. Certains y sont opposés. Ce n’est pas le cas de mon camarade et ancien collègue au Parlement européen Nelson Peralda qui prend la parole avec fougue : « enlever le droit de vote à des  camarades qui ne peuvent pas se déplacer n’améliore pas la démocratie, ça la diminue » s’exclame-t-il avant de souligner que le processus est rodé et que les fraudes sont impossibles. Là encore, la proposition passera. Pour moi qui au PG suis élue du département des français de l’étranger, le débat a beaucoup de sens. Les camarades visant aux Amériques ou en Asie, en Afrique etc ne peuvent pas se déplacer dans les Conseils nationaux et les Congrès. Trouver le moyen de faire voter ces camarades est primordial pour faire vivre le parti. Nous cherchons d’ailleurs des solutions adaptées comme le vote par internet ou autre.

Après une brève pause pour le repas du midi, les débats reprennent. Les deux motions en  débat sont présentées chacune leur tour. La Motion A (majoritaire) est présentée par Pedro Filipe Soares. Il revient sur le fait que les médias portugais présentent ce Congrès du Bloco comme « le Congrès de la division » du fait des déclarations de certains, notamment de dirigeants promoteurs de la motion B, dans la presse écrite notamment. « C’est bien mal nous connaître » s’amuse Pedro. « Ils disaient déjà ça il y a 13 ans quand on a créé le Bloco, ‘ça ne tiendra jamais ‘, ‘ils vont se diviser’, et on est toujours là ! ».  Pedro revient sur tout ce qe la Troïka a fait de désastreux pour le pays en l’espace d’une année. « La deuxième année s’annonce pire que la première » déclare-t-il d’un air sombre. Il fait allusion aux récentes déclarations du PS qui prétend vouloir demander plus de temps (un an de plus) à la Troïka pour rembourser la dette. « Mais plus de temps c’est demander la Troïka plus longtemps, c’est tout » dénonce Pedro. « Personne ne peut croire ce que dit le PS, que plus de temps c’est plus de facilité. Il n’y a qu’à regarder ce qui se passe en Grèce » poursuit-il. Puis Pedro parle du Bloco et de la gauche portugaise. Il explique : « nous voulons une gauche qui va plus loin que les simples partis, nous voulons travailler avec les mouvements sociaux, y compris pour former les listes pour les prochaines municipales ». Il insiste enfin sur le message principal de ce Congrès et de cette motion : au Bloco on veut former « un vrai gouvernement de gauche ». La salle applaudit majoritairement. Certains restent bras croisés. Ambiance de congrès quoi… 😉

 C’est au tour de João Madeira de prendre la parole pour la Motion B. Fidèle à la motion qu’il défend, João tape sur la droite « engluée dans le Memorandum et le lien à la Troïka » mais ne dénonce pas le PS. Il appelle à « travailler la convergence avec le PS sur la rupture avec la Troïka » (ce à quoi la motion A ne s’oppose pas la question étant la ligne politique défendue par le PS) et propose « des alliances à la carte sur une base anti-troïka et anti-droite localement » (comprenez : pour les municipales à venir). Pour résumer on pourrait dire que la Motion B est plus pro-PS que la motion A plus union de la vraie gauche (avec le Parti Communiste Portugais et les mouvements sociaux et le PS s’il change de ligne politique).

Le débat général commence finalement. Les intervenant ont chacun 4 minutes. Je ne vous  restitue ici que certaines interventions marquantes. Catarina Martins, candidate à la coordination du parti avec João Semedo, intervient pour tacler le PS. « Il n’y a pas d’austérité douce » souligne-t-elle. Elle donne le cap en indiquant que le Bloco doit travailler à « construire des majorités sociales contre la troïka » et « réveiller la gauche, la relever pour changer le futur ». Beaucoup d’interventions insistent sur la dimension européenne, et surtout d’Europe du Sud, de la lutte. « Les peuples d’Europe du Sud sont transformés en rats de laboratoire » dénonce ainsi une femme. « Tous les jours on entend dire par la droite que ‘le Portugal n’est pas la Grèce’, mais le Portugal c’est la Grèce il y a un an ! » s’exclame-t-elle. João Semedo, candidat à la coordination du Bloco avec Catarina Martins, insiste sur les quatre points qui lui semblent être au cœur des combats à venir : vaincre la troïka, rétablir les droits des travailleurs, établir un contrôle public sur les banques et restructurer la dette. Il ajoute que sur cette base, le Bloco est « prêt à gouverner sans sectarisme ». Ma camarade Joana Mortagua prend la  parole elle aussi. Elle insiste sur l’importance de la présence de la gauche européenne à ce Congrès et rappelle que le Bloco n’est pas seul dans son combat. Elle appelle la formation d’un « gouvernement de gauche » pas d’un « gouvernement du moins pire ». Elle insiste « nous voulons tous les droits qu’on nous a volés, nous ne voulons pas des droits à moitié ». Elle tape sur les leaders du PS qu’elle appelle « le centre » et persiste et signe « nous avons besoin d’un gouvernement de gauche, nous serons ce gouvernement de gauche ». La salle s’est levée pour l’applaudir. La plus jeune dirigeante du Bloco est ovationnée. Dans la demi-heure, la presse reprenait son intervention J

 Une intervention m’a marquée. Celle d’un vieil homme qui comptait les jours. Il a commencé son intervention en disant « Cela fait 507 jours que la droite est au pouvoir et qu’elle applique sa politique de casse sociale ». Il a parlé des manifestations à venir avec la rage dans les yeux et dans les poings : « il faut vite faire tomber ce gouvernement » a-t-il martelé avant d’en appeler à la formation d’un gouvernement de gauche en des termes qui sont ceux de la révolution citoyenne : « un gouvernement de gauche ce n’est pas un simple rassemblement de partis, c’est un processus ». Luis Fazenda est intervenu lui aussi pour rappeler que le sectarisme est le contraire du Bloco : « nous ne sommes pas en peine pour lutter contre le sectarisme car nous nous sommes construits précisément contre le sectarisme, sur l’union des anticapitalistes. Notre objectif c’est de renverser le rapport de forces et nous y arriverons, car la peur sociale qui régnait il y a deux ans est enfin tombée. Le vent a tourné. Nous sommes déterminés plus que jamais à nous lever et à lutter ». La salle se lève dans un tonnerre d’applaudissements. « Il est bon ! » murmure un camarade derrière moi. Ana Drago compte elle aussi les jours. « Cela fait 537 jours que le gouvernement du PS a signé le Memorandum. Depuis nous avons 0,5 millions de chômeurs en plus ! » souligne-t-elle. Fernando Rosas a pour sa part fait une intervention très polémique. Il s’en est pris très directement à la Motion B qui parle dans son texte de « succession dynastique » au sein du Bloco. « Nous ne sommes pas une ‘succession dynastique’ » s’est exclamé Fernando, « L’unique héritage que nous revendiquons c’est celle des luttes pour la démocratie et le socialisme » s’est-il défendu avec rage. « Notre objectif est de rassembler tout ce qui peut l’être à gauche pour lutter contre la montée du fascisme et de l’austérité autoritaire » a-t-il rappelé avant de déclarer haut et fort à l’encontre des tenants de la Motion B « il y aura un  gouvernement de gauche dans ce pays, que le PS le veuille ou non ! ». La violence de Fernando sera critiquée mais le propos est trop juste pour que quiconque ait trouvé à redire.

L’heure avançant, Renato Soeiro  a fait signe à notre délégation internationale qu’il allait être temps de partir vers le traditionnel repas-débat organisé par ses soins à l’attention des invités. J’insiste pour écouter une dernière intervention. Un jeune homme est au micro qui cite Diderot : « Du fanatisme à la barbarie il n’y a qu’un pas ». Le jeune homme déroule lentement son idée : « ce pas, nous en connaissons la valeur : elle est de 400 milliards d’euros soit le montant du prêt de la Troïka ». Il poursuit « Fanatisme, selon le dictionnaire c’est ‘l’adhésion aveugle à un système’. Qu’est-ce que la politique mise en œuvre actuellement si ce n’est du fanatisme ? » interroge-t-il. Il conclue : « leur fin de l’Histoire, c’est le début de la nôtre. L’alternative au fanatisme c’est le gouvernement de gauche que nous ferons ! ». Je suis contente de partir sur cette affirmation. Demain je ne pourrai pas assister aux derniers débats devant me rendre très tôt à Paris pour accueillir une délégation argentine de « Unidos y Organizados », l’aile gauche du « Front pour la victoire » de Cristina Fernandez de Kirchner.

Le lendemain, Bruno, resté sur place m’a tenue informée par sms des résultats du Congrès. Catarina Martins et João Semedo ont été élus à la direction du Bloco.  La Motion A a recueilli 348 voix contre 74 pour la Motion B et 11 abstentions. La « Mesa Nacional », équivalent de notre Bureau National sera composée à 76,5% de membres de la Motion A et à 2 »,5% de membres de la Motion B. Ce Congrès du Bloco de Esquerda aura été une belle réussite et le changement de coordination c’est semble-t-il très bien passé. Catarina Martins a fait une entrée en scène très remarquée avec son discours d’opposition au budget 2013 et d’appel à la lutte après le vote de celui-ci au Parlement mardi dernier. Le combat continue pour le Bloco.

Bonne continuation, camarades !

 

2 commentaires vers "« La Gauche Européenne est là, elle est prête à gouverner »"

  1. 5 décembre 2012 - 10 h 17 min | Lien permanent

    Magnifique, excellent reportage, belle intervention,
    Merci Cline de si bien porter nos couleurs
    Amitiés de gauche

Les commentaires sont fermés