Pousser des idées pour que leur temps vienne…et ne rien lâcher en chemin

Cette année 2014 est l’une des années les plus difficiles qu’il m’ait été donné de vivre. Mon silence sur ce blog s’est fait l’écho de ces difficultés, trop dures, souvent, à mettre en mot. Je cherche en moi la force de faire de 2015 une année d’écriture et de lutte, de retrouver une forme de créativité dans ces deux exercices qui, en plus de la photographie, sont ma passion dans la vie.

Le 23 Septembre dernier j’avais commencé une note. Elle devait traiter de mon voyage en France le mois suivant, du travail que je réalisais aux côtés de Pedro Páez Pérez, le génial penseur du système proposé pour l’initiative Yasuní ITT (initialement pensé pour Sarayaku), du Système d’Unique de Compensations de paiements Régional (SUCRE), actuel Super-intendant de Contrôle de Pouvoir du Marché (sorte d’Autorité de la Concurrence ayant pour bit le Bien Vivre et l’intérêt général avant tout) en Équateur et surtout, surtout, un grand ami, un vrai ami comme il m’a été donné de voir qu’il en existe peu dans certaines sphères (proches du pouvoir).

Mais j’ai dû interrompre la rédaction de ma note. Le téléphone a sonné vers 18H30. C´était  Eduardo Meneses, mon compagnon de lutte et frère de vie. Il m’annonçait, la gorge nouée de larmes, que son père, mon père d’adoption depuis dix ans, venait de mourir. Il fallait courir. Vite. La police était déjà en route pour aller constater le décès et emmené le corps de ce père tant aimé, de cet exemple et contre exemple à la fois, ce militant acharné qui refusait toute gloire pour lui même et ce grand dépressif que sa maladie avait mené à la misère humaine la plus profonde durant bien des années. Alors on a couru pour le voir. Mon “Taita” (“père”, “guide” en quichua, c’est ainsi que je l’appelais) était mort une heure plus tôt, dans son lit, l’air apaisé. Il tenait dans ses mains la loi sur l’eau qu’il était en train d’étudier. Il est mort en militant et sans faire de bruit, à l’image de sa vie, à l’image de ce qu’il était. Il ne nous restait plus qu’à lui dire adieu et surtout merci. 

J’ai beaucoup appris de mon Taita. Beaucoup. Quand je l’ai connu j’étais une jeune étudiante en politique. Les seuls combats que j’avais alors à mon actif était ceux pour l’égalité des droits, pour l’euthanasie et contre le traité constitutionnel européen. Comme tout étudiant, j’avais tendance à penser à travers mes lectures. Mon Taita ne me connaissait pas depuis deux jours qu’il m’a remise à ma place: “c’est bien d’avoir lu Marx et Lénine, mais regarde d’abord la réalité là où tu es, cherche à connaître la vérité et sers-toi de tes lectures une fois ce travail fait, sans ça tu ne seras jamais qu’une théoricienne”. Alors j’ai travaillé. J’ai travaillé dur. J’ai partagé mes doutes avec lui. Je l’ai critiqué. Je l’ai même parfois remis à sa place (ce qui le faisait sourire) quand j’étais certaine qu’il était dans l’erreur. Mais jamais je n’ai oublié cette consigne et jamais je n’ai accepté de travailler avec qui ne la suivait pas. Un dernier mot sur mon Taita. Le jour de la cérémonie, toutes les générations étaient réunies pour lui rendre hommage. La cérémonie était simple mais les discours des anciens et des nouveaux camarades de lutte étaient tonitruants, à l’image de mon Taita. Que de discours politiques! Que d’émotions! Que de souvenirs! Et, surtout: que de futur dans tout ce qui y a été dit! La cérémonie c’est terminée sur un cri au “Compañero Juan, Presente Ahora y para Siempre!” et au son des musiques révolutionnaire de l’Amérique latine des années 70. Je n’espère qu’une chose: le jour où je partirai, j’aimerais que mes frères et sœurs de lutte puissent se souvenir de moi avec le même amour et le même respect. En attendant, je ferai tout pour être toujours digne d’être ta fille Juan Meneses Massuh.

Notre travail de deuil est sur le point de se terminer je crois. Mon voyage en France m’a beaucoup aidé en ce sens. Retrouver l’autre grande figure paternelle que j’ai dans la vie surtout. Retrouver ma mère et ma grand-mère aussi. Mais il a aussi remué beaucoup de choses en moi que je n’ai pas pu écrire.

Rentrer en France (ne serait-ce que pour deux semaines de travail bien remplies avec Pedro Páez) ça a d’abord voulu dire retrouver tout ce qui me manque de mon pays quand je suis dans ma seconde patrie: le rire facile, la ronchonnerie française, cette façon si directe de dire les choses, les habitudes militantes bien ancrées dans mes camarades (quelle que soit, parfois, la désespoir que j’ai vue dans leurs yeux et entendue dans nos discussions). Et puis les ami-e-s (que je n’ai pas pu tou-te-s voir, à commencer par mon webmaster que j’aurais tant aimé réussir à voir), la famille…. Toutes choses que j’ai aussi ici, en Équateur, mais qui n’en rend pas le manque moins cruel.

À bien y réfléchir et en étant honnête, le fait d’échapper aux tracasseries quotidiennes qui sont les miennes à Quito a aussi beaucoup joué (c’est toujours comme ça quand on voyage. Prendre un peu de distance nous permet de mieux respirer, non?). Car ici les choses ne sont pas simples. Certes nous vivons des moments qui sont infiniment plus enthousiasmants que ceux que mes camarades vivent en France. Certes j’ai l’immense chance d’apprendre ici des choses que jamais je n’aurais pu apprendre en France (travailler à l’écriture d’un nouveau code de la propriété intellectuelle, mener la première campagne internationale au monde d’un État contre une transnationale comme Chevron, étudier les comportements des transnationales sous l’angle de la concurrence illégale et-ou immorale, travailler aujourd’hui de nouveau sur la propriété intellectuelle et les changements que les nouvelles technologies vont nécessairement ou potentiellement imposer en la matière). Mais cela ne veut pas dire que les choses soient simples.

En Équateur, les habitudes militantes sont partagées par une infime minorité. La conscience politique est alimentée par les rendez-vous hebdomadaires du Président Rafael Correa, toujours très pédagogique, mais la recette s’essouffle forcément (les gens passent pas tous leurs samedis matins à écouter le Président, ils ne le peuvent pas) et elle a ses limites (la seule formation politique mise à disposition des citoyens ne peut pas venir de l’”officialisme” car celle-ci subi les aléas de la conjoncture politique aussi pédagogue le Président soit-il). Bref: l’Équateur est en manque de formation politique.

Il y a plus de huit ans quand je collaborais avec la CONAIE, une grande partie du travail consistait justement à former les camarades indigènes. La formation était pensée avec un volet théorique et avec un volet pratique (militantisme de terrain), tout comme nous avons l’habitude de la faire au Parti de Gauche ou comme le font depuis des générations nos camarades communistes. Aujourd’hui, la CONAIE n’est plus que l’ombre d’elle-même. Alianza PAIS pense avant tout à la formation théorique faisant l’impasse sur la mise en pratique. Seuls militent sur le terrain de petits groupes comme les Jeunesses Communistes et notre récente formation d’éducation populaire: l’Université Populaire.

L’Université Populaire est encore trop jeune pour que je puisse esquisser le moindre avis sur son avenir. Elle est faite de militant-e-s de tous les âges et de tous les horizons à gauche. Beaucoup n’ont pas de culture militante. Certain-e.s viennent d’un militantisme très particulier pour beaucoup, d’entre nous à gauche, puisqu’ils viennent des missions catholiques.

Travailler ensemble n’est pas toujours facile, vous l’imaginez bien. Il faut créer de la pensée et des habitudes communes. En dépit de tout, nous arrivons à militer et à nous mettre en ordre de marche quand il le faut, principalement sur Quito (mais pas seulement). Les camarades qui ont connu comme moi la création du Parti de Gauche savent combien il faut de courage et de conviction pour faire naître une organisation et une culture militante. Revenir à ce travail-là m’est difficile, je dois bien l’avouer. Eduardo Meneses, qui est à l’initiative de la création de l’Université Populaire et qui était lui aussi l’un des premiers membres du Parti de Gauche pour avoir participé à sa création, réussit à y mettre plus d’entrain et à rendre celui-ci contagieux. Mais il reste tant à faire… La tâche est immense! Si nous voulons que la Révolution Citoyenne continue il nous faudra être les militant-e-s ardents dont le futur de l’Équateur a besoin. Et ce malgré la fatigue. Et ce malgré les combats qu’il faudra entreprendre parfois contre des personnes que nous estimons absolument. Par exemple, pour que la Révolution Citoyenne continue il faut que dès à présent le travail contre l’accord de libre-échange signé avec l’Union européenne se fasse ici. Cet accord a été signé sous la contrainte de la conjoncture, je n’ai pas le moindre doute à ce sujet. Mais il faudra un jour pouvoir en sortir. Cela passe par un immense travail à l’international mais aussi par une conscience claire, accrue par l’analyse au fil des années, au sein de la société civile équatorienne. Il ne s’agit pas d’être une opposition. Il s’agit d’ouvrir des possibles pour que les citoyen-ne-s équatorien-ne-s puissent continuer de révolutionner le pays (et le monde?) dans le futur.

Ma note est déjà longue. Il va être temps de la clore. Je ne peux pas le faire sans vous parler du travail que nous avons accompli avec mon grand ami et compagnon de lutte Franck Pupunat du Mouvement Utopia, dont je ne dis pas assez souvent que je fais partie. Avec Franck, nous avons passé toute la semaine dernière à travailler avec le Ministère des Affaires Étrangères équatorien sur la promotion de la citoyenneté universelle tant dans la société civile que dans les institutions internationales. Nous travaillons cette question avec l’Équateur (premier pays à avoir inscrit la citoyenneté universelle dans sa Constitution en 2008) depuis plusieurs années déjà. Cette fois-ci nous avons été plus loin que jamais: par la voix de María Landázuri, Vice Ministre de le Mobilité Humaine depuis un an (et grande amie et militante de la citoyenneté universelle), l’Équateur s’est engagé à promouvoir au sein de l’ONU et de la communauté internationale en général la création d’un Traité sur les droits des migrant-e-s en tant qu’êtres humains et non pas seulement en tant que travailleurs. Un traité qui réaffirmerait que la liberté de circulation et d’installation est un doit de l’homme et non une offre liée à des conditions économiques.

Une utopie? À ce stade c’est certain. Mais les utopies sont faites pour alimenter les batailles qui construisent nos lendemains. Et demain ce que nous voulons, à Utopia, au sein de l’Organisation pour la Citoyenneté Universelle et auu gouvernement équatorien, c’est qu’aucun être humain ne puisse jamais plus être considéré comme illégal et que ses droits de circulation, de résidence, de travailler,  de voter et de participer à la vie publique soient liés pour toujours à sa condition humaine et non à son salaire ou à son pays d’origine. Et pour la première fois, un État est prêt à porter ce combat auprès de la société civile! Je dois dire que je suis fière d’en faire partie!

Poussons cette idée: son temps viendra, inexorablement !

1 commentaire vers "Pousser des idées pour que leur temps vienne…et ne rien lâcher en chemin"

  1. François Houtart's Gravatar François Houtart
    21 janvier 2015 - 3 h 26 min | Lien permanent

    Très heureux Céline de te voir combative et entrer dans l’année nouvelle avec des idées à poursuivre.
    Bon courage et confiance en toi. Ton combat personnel et ton engagement sont sources d’admiration et d’exemple.
    François

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